Il suffit que Sam Raimi ait un peu d’air entre deux blockbusters pour qu’il retourne instinctivement vers ce qu’il aime vraiment : les personnages ambigus, les situations de survie, les humiliations sociales qui dégénèrent… et, évidemment, une bonne dose de vulgarité assumée.
Avec Send Help, le cinéaste retrouve un terrain de jeu qu’il maîtrise : celui du récit de survie teinté d’ironie cruelle. Un film excessif, parfois incohérent, souvent jubilatoire — à condition d’accepter de se laisser embarquer dans son grand huit.
Raimi loin des franchises : un retour aux sources ?
Ces vingt dernières années, Raimi a surtout été accaparé par les grosses machines hollywoodiennes.
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La trilogie Spider-Man dans les années 2000
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Le Monde fantastique d’Oz pour Disney
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Doctor Strange in the Multiverse of Madness
Autant de projets d’envergure qui ont démontré son savoir-faire spectaculaire… mais qui l’ont aussi tenu éloigné de ses obsessions plus personnelles.
Ses vraies parenthèses “Raimi pur jus” restent rares :
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Drag Me to Hell (2009)
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Send Help (2022, ressorti et remis en lumière en 2026)
Deux films étrangement jumeaux : une femme apparemment ordinaire poussée à l’extrême pour survivre. Kitsch, cruel, parfois troublant.
Raimi aime ce qu’il aime.
Et il ne s’en excuse jamais.
Une satire du monde de l’entreprise… en théorie
Sur le papier, Send Help promet une comédie noire sur les dynamiques de pouvoir au sein d’une entreprise.
Rachel McAdams incarne Linda Liddle, cadre moyenne dans un service aux contours volontairement flous. Sérieuse, investie, persuadée que ses années d’efforts lui vaudront une promotion… et peut-être un regard du séduisant PDG, Bradley Preston (Dylan O’Brien).
Évidemment, rien ne se passe comme prévu.
Preston privilégie ses amis de fac.
Linda reste invisible.
Et son apparence “pas assez lisse” devient un sujet de moquerie.
Le choix de Rachel McAdams pour jouer une femme “ordinaire” peut sembler discutable — son charisme naturel contredit légèrement l’idée d’effacement social — mais elle parvient à insuffler une vulnérabilité crédible à son personnage.
Le crash qui change tout
Puis vient la scène pivot : un voyage d’affaires à Bangkok.
Un avion.
Une chute.
Un crash en mer spectaculaire.
Seuls Linda et Bradley survivent.
Ils échouent sur une île déserte.
Et soudain, la hiérarchie s’inverse.
Linda, fan obsessionnelle de l’émission Survivor, est préparée depuis des années à ce scénario improbable. Elle sait construire un abri, trouver de l’eau, gérer le feu.
Bradley, lui, découvre que son ancienne cible de moqueries est désormais sa seule chance de survie.
Entre satire et pur chaos
La campagne marketing vendait une satire mordante du monde de l’entreprise.
Dans les faits, Raimi et ses scénaristes (Mark Swift et Damian Shannon, connus pour Freddy vs Jason) semblent surtout intéressés par le chaos.
La critique sociale est présente… mais en toile de fond.
Ce qui prime, c’est :
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les retournements
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la tension
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les accès de violence
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les excès visuels
Comme dans Drag Me to Hell, le contexte contemporain sert de décor à un récit beaucoup plus primaire : humiliation, vengeance, survie.
Le film est excessif. Parfois maladroit.
Mais rarement ennuyeux.
Violence, kitsch et divertissement assumé
Soyons clairs : Send Help n’est pas subtil.
Il y a :
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des scènes sanglantes
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des accès de brutalité inattendus
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un humour grinçant
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un goût assumé pour le grotesque
Raimi pousse parfois trop loin. Certaines séquences semblent presque gratuites.
Mais cette démesure fait aussi partie de son ADN.
À condition d’apprécier le cinéma de sensations, le film fonctionne comme une attraction. Un divertissement énergique, parfois bancal, mais indéniablement vivant.
Et si la tension devient trop forte… il reste les plages paradisiaques en arrière-plan.
Une œuvre imparfaite mais cohérente
Send Help n’est pas le film le plus abouti de Raimi.
Il manque parfois de cohérence tonale.
La satire s’efface au profit du pur spectacle.
Mais il retrouve une chose essentielle : la liberté.
On sent un réalisateur qui s’amuse, qui expérimente, qui retrouve son goût pour les personnages poussés à bout.
Et cela a quelque chose de rafraîchissant.
Verdict
Send Help n’est pas un film parfaitement maîtrisé.
Il oscille entre satire et pur délire.
Entre critique sociale et grand spectacle sanglant.
Mais il a une qualité rare : il assume son excès.
Et dans un paysage cinématographique souvent formaté, voir Sam Raimi retourner à ses obsessions les plus personnelles — même imparfaitement — reste une expérience aussi chaotique que divertissante.

