Le film Suicide Squad de 2016 reste l’un des chapitres les plus controversés de l’univers cinématographique DC. Malgré un succès commercial indéniable, l’œuvre a été la cible de critiques virulentes et a vu son projet de suite directe s’évanouir au profit d’une refonte quasi totale. Au cœur de cette saga se trouvent des choix créatifs contestés, des tensions en coulisses et une vision artistique sacrifiée, dont les détails continuent d’alimenter les conversations des années plus tard.
Les origines de Suicide Squad et son succès initial
Un concept audacieux pour le DC Extended Universe
À une époque dominée par les récits héroïques, l’idée de centrer un film sur une équipe de super-vilains contraints de travailler pour le gouvernement représentait un pari audacieux. Le projet visait à injecter une dose de cynisme et d’irrévérence dans un univers DC alors jugé trop sombre et solennel. En confiant les rênes à David Ayer, connu pour ses drames policiers réalistes comme End of Watch, le studio espérait obtenir une œuvre viscérale et différente, capable de se démarquer de la concurrence.
Un casting étoilé et un marketing percutant
Le film a bénéficié d’une distribution prestigieuse qui a largement contribué à susciter l’intérêt du public. La promesse de voir des acteurs de premier plan incarner ces personnages iconiques était un argument de poids. Parmi les têtes d’affiche, on retrouvait :
- Will Smith dans le rôle de Deadshot
- Margot Robbie, dont l’interprétation de Harley Quinn est devenue instantanément culte
- Viola Davis en impitoyable Amanda Waller
- Jared Leto, qui proposait une version radicalement nouvelle du Joker
Le marketing, orchestré autour de bandes-annonces rythmées par des tubes pop et rock, a vendu une image de blockbuster fun et déjanté, créant une attente phénoménale avant même sa sortie en salles.
Le succès commercial malgré des critiques mitigées
Malgré un accueil critique majoritairement négatif, le public a répondu présent en masse. Le film a pulvérisé des records au box-office, prouvant que la stratégie marketing et l’attrait des personnages avaient fonctionné. Ce décalage entre la réception critique et la performance commerciale est devenu l’une des marques de fabrique du film.
| Indicateur | Chiffre |
|---|---|
| Budget de production (estimé) | 175 millions de dollars |
| Recettes mondiales | 746,8 millions de dollars |
| Score Rotten Tomatoes (critiques) | 26 % |
| Score Rotten Tomatoes (audience) | 59 % |
Ce succès financier semblait logiquement ouvrir la voie à une suite. Pourtant, les fissures apparues lors de la production allaient rapidement transformer cette évidence en une impasse.
Les raisons du projet de suite abandonné
Le changement de direction stratégique chez Warner Bros.
L’accueil critique désastreux de Batman v Superman : L’Aube de la Justice et les retours mitigés sur Suicide Squad ont provoqué une onde de choc au sein du studio Warner Bros. Une réévaluation complète de la stratégie pour l’univers DC a été lancée. La direction a décidé de s’éloigner de la vision interconnectée et sombre initialement prévue pour privilégier des films plus autonomes et aux tons variés. Dans ce nouveau contexte, une suite directe au film de David Ayer, perçu comme un projet problématique, n’était plus une priorité.
L’accueil critique et ses conséquences
Les critiques ont lourdement pesé dans la balance. Le scénario décousu, le montage chaotique et le traitement de certains personnages ont été largement pointés du doigt. Le studio, soucieux de redorer son image et de gagner la faveur des critiques, a estimé qu’il était plus prudent de repartir sur de nouvelles bases plutôt que de s’entêter dans une direction qui avait déjà montré ses limites. La confiance envers la vision de David Ayer pour une éventuelle suite était sérieusement ébranlée.
L’émergence de projets alternatifs
L’abandon de la suite directe a ouvert la porte à d’autres projets exploitant les mêmes personnages, mais sous un angle différent. Le succès populaire du personnage de Harley Quinn, incarné par Margot Robbie, a ainsi mené au développement de Birds of Prey. Parallèlement, le studio a recruté le réalisateur James Gunn, fraîchement remercié par Marvel, pour proposer sa propre version de l’escouade : The Suicide Squad, un film qui agirait à la fois comme une suite spirituelle et un reboot partiel, ignorant une grande partie des événements et du style du premier opus.
Ces nouvelles orientations n’étaient pas seulement des décisions commerciales, mais aussi la conséquence directe des nombreux désaccords créatifs qui avaient miné la production du film original.
Les choix créatifs contestés
La vision originale de David Ayer
Le réalisateur David Ayer a maintes fois expliqué que sa version initiale du film était bien différente de celle sortie en salles. Il la décrit comme une “tragédie poignante”, beaucoup plus sombre et centrée sur le parcours émotionnel de ses personnages, notamment la relation abusive entre Harley Quinn et le Joker. Dans son montage, l’antagoniste principal n’était pas l’Enchanteresse sous sa forme finale, mais Steppenwolf, créant ainsi un lien direct avec le film Justice League. Ce projet a été jugé trop sombre par le studio.
L’intervention du studio sur le montage final
Paniqué par les retours négatifs sur Batman v Superman, Warner Bros. a décidé d’intervenir massivement sur la post-production de Suicide Squad. Craignant que le ton ne soit, là encore, trop anxiogène, les dirigeants ont commandé des reshoots importants pour ajouter de l’humour et de la légèreté. Plus radical encore, ils ont engagé la société de montage responsable des bandes-annonces pour créer une version alternative du film, plus rythmée et pop. C’est cette version, et non celle du réalisateur, qui a été privilégiée pour la sortie en salles, donnant naissance à un film au ton schizophrène et à la narration confuse.
Le cas du Joker de Jared Leto
L’un des points les plus litigieux reste le traitement du Joker. Jared Leto s’est profondément investi dans le rôle, mais la quasi-totalité de sa performance a été coupée au montage. Sa présence dans le film final est réduite à quelques apparitions anecdotiques qui ne permettent pas de comprendre ses motivations ni la nature de sa relation avec Harley. Ce qui devait être un arc narratif majeur est devenu une simple distraction, frustrant l’acteur, le réalisateur et une partie du public qui attendait beaucoup de cette nouvelle incarnation du personnage.
Cette lutte de pouvoir entre la vision artistique et les impératifs du studio a inévitablement conduit à des frictions importantes en coulisses.
Les tensions entre le réalisateur et le studio
Des divergences artistiques profondes
Le conflit entre David Ayer et Warner Bros. est l’exemple parfait du choc entre deux visions incompatibles. D’un côté, un réalisateur souhaitant explorer la psyché de criminels brisés dans un drame sombre. De l’autre, un studio cherchant à produire un blockbuster estival coloré et accessible, capable de rivaliser avec la formule à succès de Marvel. Cette divergence fondamentale a transformé la collaboration en un bras de fer constant, où chaque partie tentait d’imposer sa propre version du film, au détriment de la cohérence de l’œuvre finale.
La campagne #ReleaseTheAyerCut
Inspirés par le mouvement réclamant la version de Justice League de Zack Snyder, les fans de la vision originale de David Ayer ont lancé leur propre campagne sur les réseaux sociaux : #ReleaseTheAyerCut. Le réalisateur lui-même a activement soutenu ce mouvement, partageant des images inédites, des pages de scénario et des détails sur ce que son film aurait dû être. Cette campagne a maintenu le débat en vie, transformant le “Ayer Cut” en un véritable mythe pour une partie de la communauté DC.
Les déclarations publiques des parties prenantes
Au fil des ans, David Ayer n’a pas hésité à exprimer publiquement ses regrets et sa frustration. Il a déclaré que son “cœur avait été brisé” par l’expérience et que le film sorti en salles n’était “pas son film”. De son côté, le studio est resté largement silencieux, se contentant de promouvoir les nouvelles directions prises par la franchise. Ces déclarations ont contribué à polariser encore davantage le débat, créant deux camps bien distincts.
Cette bataille publique a trouvé un écho puissant auprès des spectateurs, qui ont réagi de manière tout aussi passionnée et divisée.
Les critiques et réactions des fans
Une base de fans divisée
Le public de Suicide Squad est loin d’être unanime. Une partie des spectateurs a apprécié le film pour son énergie, son esthétique et ses personnages, en particulier la Harley Quinn de Margot Robbie. Ils ont vu une œuvre de divertissement imparfaite mais plaisante. Une autre partie, souvent plus vocale, a rejeté en bloc le montage studio, le considérant comme une trahison de la vision de l’artiste et un produit marketing sans âme. Cette fracture a rendu toute discussion sereine sur le film particulièrement complexe.
L’impact des réseaux sociaux
Les plateformes comme Twitter et Reddit ont joué un rôle central dans l’affaire. Elles ont servi de caisse de résonance à la campagne #ReleaseTheAyerCut, mais aussi de champ de bataille pour des débats parfois virulents entre les défenseurs et les détracteurs du film. Les réseaux sociaux ont permis de structurer une demande collective, montrant aux studios que l’intérêt pour les versions alternatives de leurs films était une réalité à ne plus ignorer.
Comparaisons avec les autres productions DC
La sortie de projets ultérieurs liés à la Suicide Squad a inévitablement nourri les comparaisons. Le succès critique de The Suicide Squad de James Gunn, en particulier, a été utilisé par certains pour souligner les échecs du film de 2016. Pour d’autres, il a simplement démontré qu’il existait plusieurs manières valables d’aborder ces personnages.
| Film | Réalisateur | Accueil Critique (général) | Approche narrative |
|---|---|---|---|
| Suicide Squad (2016) | David Ayer | Négatif | Film d’équipe sombre, remonté en comédie d’action |
| Birds of Prey (2020) | Cathy Yan | Plutôt positif | Spin-off R-rated centré sur Harley Quinn |
| The Suicide Squad (2021) | James Gunn | Très positif | Reboot partiel, comédie de guerre sanglante |
Les conséquences de cette expérience tumultueuse ne se sont pas limitées à la franchise elle-même, mais ont eu des répercussions sur toute la stratégie de l’univers cinématographique DC.
Les impacts sur l’avenir de l’univers DC
Le virage vers des films plus autonomes
L’échec critique de Suicide Squad, couplé à celui de Batman v Superman, a convaincu Warner Bros. de revoir sa copie. Le studio a abandonné l’idée d’un univers strictement interconnecté à la Marvel pour se tourner vers une approche plus flexible. Cette nouvelle stratégie a permis la naissance de films acclamés comme Joker ou The Batman, des œuvres existant dans leur propre continuité. La priorité a été donnée à la liberté créative des réalisateurs plutôt qu’à la cohérence d’un plan global.
La redéfinition de la continuité de l’univers
Pour gérer les incohérences créées par ces changements de cap, DC a pleinement embrassé le concept de multivers. Des films comme The Flash ont officialisé l’idée que différentes versions des héros et des histoires pouvaient coexister. Cela a permis de faire table rase du passé sans pour autant effacer complètement les films précédents, offrant une porte de sortie narrative élégante aux problèmes de continuité posés par des projets comme Suicide Squad.
L’influence sur les projets futurs comme “The Suicide Squad” de James Gunn
Le film de James Gunn est une réponse directe à celui de David Ayer. En recevant une liberté créative quasi totale, Gunn a pu livrer une vision sans compromis qui a séduit la critique. Le succès de son approche a validé la nouvelle stratégie du studio : faire confiance à des voix singulières. Ironiquement, James Gunn est aujourd’hui à la tête de DC Studios, chargé de construire un univers cohérent, la tâche même qui avait été si difficile à accomplir pour ses prédécesseurs.
Alors que l’univers DC se reconstruit sous une nouvelle direction, la question de l’héritage du film d’Ayer et de sa version perdue reste en suspens, laissant la porte ouverte à d’éventuels rebondissements.
Les possibles résurrections du projet dans le futur
Le rôle des nouvelles directions chez DC Studios
Avec James Gunn et Peter Safran aux commandes de DC Studios, l’avenir est en pleine redéfinition. James Gunn, bien qu’ayant réalisé sa propre version de l’équipe, a montré une certaine ouverture envers les créateurs de l’ère précédente. Il a reconnu l’existence du “Ayer Cut” et a déclaré que la porte n’était pas fermée à une éventuelle sortie, bien que ce ne soit pas une priorité actuelle. La décision finale dépendra de la stratégie globale pour la marque DC et de la pertinence d’un tel projet dans le nouveau plan.
L’intérêt persistant des acteurs et du réalisateur
David Ayer continue de plaider pour la sortie de sa version, affirmant qu’elle est quasiment terminée et ne nécessiterait que peu d’investissements pour finaliser les effets visuels. Plusieurs acteurs du casting original ont également exprimé leur soutien, curieux de voir le film tel qu’il avait été initialement conçu. Cet intérêt constant de la part des créateurs maintient une pression, même modérée, sur le studio.
Les scénarios envisagés pour une réintégration
Plusieurs options restent sur la table pour que le “Ayer Cut” voie enfin le jour. La viabilité de chacune dépendra de la volonté du studio et du contexte du marché.
- Une sortie en streaming : Sur le modèle du Zack Snyder’s Justice League, le film pourrait être proposé en exclusivité sur la plateforme Max, servant de produit d’appel pour attirer de nouveaux abonnés.
- Une sortie sous le label “Elseworlds” : Pour ne pas interférer avec la nouvelle continuité du DCU, le film pourrait être labellisé “Elseworlds”, une catégorie désignant les récits se déroulant en dehors de l’univers principal.
- Une simple reconnaissance : Le studio pourrait aussi choisir de ne jamais sortir le film, mais de reconnaître officiellement les erreurs passées, mettant ainsi un terme symbolique à ce chapitre de son histoire.
Le parcours chaotique de Suicide Squad et de sa suite avortée illustre les complexités de la production de blockbusters modernes. Entre le succès commercial, l’échec critique, l’ingérence du studio et la passion des fans, cette affaire demeure une étude de cas fascinante. Le film de 2016 a laissé une marque indélébile sur l’univers DC, non pas tant pour son contenu que pour les débats qu’il a engendrés et l’influence qu’il a eue sur la stratégie future du studio. Le destin de la version originale de David Ayer reste incertain, mais son histoire est déjà devenue une légende des coulisses d’Hollywood.


