Dans les annales du cinéma de genre, certains films tombent dans l’oubli, victimes d’un échec commercial ou d’une réception critique glaciale. D’autres, malgré un accueil initial tout aussi tiède, acquièrent avec le temps un statut d’œuvre culte, réévaluée par une nouvelle génération de spectateurs. C’est le cas d’un western spatial singulier, dernier long-métrage de fiction d’un maître de l’horreur et de la science-fiction pendant près d’une décennie. Mêlant action débridée, horreur gothique et paysages martiens, ce film mal-aimé est une anomalie fascinante qui, sous sa surface de série B bourrine, cache des thématiques et des choix audacieux. Il est temps de dépoussiérer cette pellicule rouge pour comprendre pourquoi cette œuvre mérite mieux que sa réputation de simple ratage.
Le synopsis de Ghosts of Mars
Un western sur la planète rouge
L’intrigue nous transporte en 2176. L’humanité a colonisé la planète Mars, terraformée à 67 %, et y a instauré une société matriarcale. Dans ce décor de Far West futuriste, le pouvoir est exercé par les femmes et les colonies minières parsèment les paysages désertiques. C’est dans ce contexte que le lieutenant Melanie Ballard, une policière endurcie, est envoyée avec sa petite escouade dans un avant-poste reculé nommé Shining Canyon. Sa mission : appréhender et escorter un criminel de très haute volée, le tristement célèbre James “Desolation” Williams.
Une mission qui tourne au cauchemar
Ce qui s’annonçait comme un simple transfert de prisonnier se transforme rapidement en un véritable cauchemar. À leur arrivée, Ballard et son équipe découvrent une ville fantôme. Les rues sont jonchées de corps décapités et de totems macabres. La population a disparu ou a été sauvagement massacrée. La source de cette violence inouïe est bientôt révélée : une ancienne civilisation martienne, une sorte d’esprit ou de “fantôme” gazeux libéré par les opérations minières, a pris possession des corps des colons. Ces derniers, transformés en créatures barbares et automutilées, sont animés par une haine pure envers les envahisseurs humains.
Des alliances improbables
Face à cette menace écrasante et surnaturelle, les lignes entre la loi et le crime s’estompent. Pour survivre, la policière n’a d’autre choix que de libérer son prisonnier et de former une alliance précaire avec lui et sa bande. Le poste de police se transforme en un fort assiégé, théâtre d’une lutte désespérée pour la survie. Le film bascule alors dans un pur survival horror, où une poignée de survivants doit repousser des vagues incessantes d’ennemis possédés, dans une ambiance de siège tout droit sortie d’un western classique.
Ce scénario, qui puise allègrement dans les codes de plusieurs genres, est le fruit d’un processus créatif complexe et d’influences multiples qui ont marqué la carrière de son auteur.
Les inspirations et influences de John Carpenter
L’ombre de Howard Hawks
L’influence la plus évidente et la plus revendiquée par le cinéaste est celle du western américain classique, et plus particulièrement de l’œuvre d’Howard Hawks. Le postulat de base, un groupe hétéroclite de personnages coincés dans un lieu isolé et assiégé par une force ennemie supérieure en nombre, est une citation directe du chef-d’œuvre Rio Bravo. On retrouve cette même dynamique de groupe, cette camaraderie forcée face au danger et cette figure du shérif (ici une policière) devant tenir sa position coûte que coûte. Le réalisateur transpose ce schéma narratif éprouvé dans un décor de science-fiction, remplaçant les Indiens ou les bandits par des mineurs possédés par des esprits martiens.
Science-fiction et horreur : un mélange signature
Au-delà du western, le film est un concentré des thèmes de prédilection de son réalisateur. Il s’agit d’un véritable pot-pourri de ses obsessions, mélangeant la science-fiction de ses débuts, l’horreur corporelle et le film d’action. L’idée d’une entité parasite qui prend le contrôle de corps humains fait écho à l’un de ses films les plus célèbres sur le thème de la paranoïa et de la métamorphose. Le ton anti-autoritaire, la méfiance envers les corporations (ici, la société minière qui a réveillé le mal) et la célébration des héros marginaux et rebelles sont des constantes de sa filmographie que l’on retrouve intactes ici.
La mythologie des fantômes martiens
Le concept des “fantômes” de Mars est lui-même une création originale qui, bien que simple, se révèle efficace. Loin des créatures extraterrestres traditionnelles, il s’agit d’une force primale, l’esprit dormant d’une planète, qui se défend contre la colonisation. Cette idée confère au film une dimension écologique et anticolonialiste. Les possédés, avec leur apparence tribale, leurs scarifications et leur langage guttural, agissent comme les défenseurs d’une terre spoliée. C’est une manière de retourner le trope du western où les colons étaient les héros et les natifs les “sauvages”.
Ces influences riches et variées témoignent de l’ambition du projet, mais elles doivent être replacées dans le contexte de la carrière du cinéaste à cette époque, une période de doutes et de difficultés.
Un détour par la carrière de John Carpenter
La fin d’une ère dorée
Au moment de la production, le réalisateur n’est plus la figure incontournable qu’il était dans les années 70 et 80. Après une série de succès critiques et commerciaux qui ont défini des genres entiers, sa carrière connaît un certain déclin dans les années 90. Plusieurs de ses films, bien que réévalués depuis, ont été des échecs au box-office. Le cinéaste semble alors en perte de vitesse, moins en phase avec les attentes du public et des studios. Ce film arrive donc à un moment charnière, celui d’un auteur talentueux mais fatigué, dont l’enthousiasme pour la réalisation s’est érodé.
Un projet recyclé et des difficultés de production
Le film est né des cendres d’un autre projet. Il devait initialement être un nouveau volet des aventures d’un célèbre anti-héros borgne, intitulé “Escape from Mars”. Lorsque ce projet a été annulé, le scénario a été remanié pour devenir une histoire indépendante. Ce recyclage explique en partie la structure un peu bancale du récit et le sentiment que le personnage principal est une variation d’un autre héros iconique. Le tournage lui-même fut complexe, marqué par des changements de casting de dernière minute et un engagement que le réalisateur lui-même a admis comme étant déclinant.
Le passage à la musique
Le réalisateur est aussi un compositeur de talent, ayant signé lui-même les bandes originales de la plupart de ses films. L’échec cuisant de Ghosts of Mars a été l’un des facteurs qui l’ont poussé à s’éloigner des plateaux de tournage pendant près de dix ans. Dégoûté par les contraintes du système hollywoodien et l’accueil de ses derniers films, il s’est davantage consacré à sa carrière musicale, sortant des albums et partant en tournée. Le film marque donc la fin d’un cycle, le point de rupture d’un créateur choisissant une autre forme d’expression artistique.
Cette trajectoire personnelle et professionnelle a inévitablement infusé dans les choix artistiques et scénaristiques du film, pour le meilleur et pour le pire.
Analyse des choix artistiques et scénaristiques
Une structure narrative audacieuse mais confuse
L’un des aspects les plus déroutants du film est sa structure narrative. Le récit principal est raconté en flashback par le personnage de Melanie Ballard lors d’un débriefing. Mais à l’intérieur de ce flashback principal, d’autres personnages racontent leurs propres souvenirs, créant ainsi des flashbacks à l’intérieur de flashbacks. Si l’intention était peut-être de dynamiser le récit, le résultat à l’écran est souvent confus, brisant la tension et nuisant à l’immersion. Cette narration en poupées russes, accompagnée d’effets de transition datés, est l’un des défauts les plus souvent pointés du doigt par les détracteurs du film.
L’esthétique “heavy metal” et la société matriarcale
Visuellement, le film assume pleinement son côté série B avec une esthétique “heavy metal” très marquée. Les costumes en cuir, les armes surdimensionnées et les décors industriels rouillés donnent au film un look agressif et punk. La bande-son, composée par le réalisateur et des groupes de métal industriel comme Anthrax, renforce cette ambiance. Par ailleurs, le concept de société matriarcale, bien que peu développé, reste un choix intéressant :
- Il justifie la présence de nombreuses femmes fortes à des postes d’autorité.
- Il inverse les stéréotypes de genre habituellement vus dans les films d’action.
- Il offre un contexte de science-fiction original, même s’il reste en toile de fond.
Des dialogues faibles et des personnages archétypaux
Le scénario souffre malheureusement de dialogues souvent simplistes et de personnages qui peinent à dépasser leurs archétypes. Entre le criminel charismatique au grand cœur, la policière dure mais juste et les coéquipiers qui servent de chair à canon, les interactions manquent de subtilité. Les répliques se veulent percutantes mais tombent souvent à plat, contribuant à l’impression d’un film écrit à la va-vite et qui privilégie l’action brute à la finesse de l’écriture. Ce manque de soin a lourdement pesé sur la réception du film.
Ces choix, qu’ils soient réussis ou non, n’ont pas su convaincre le public ni la critique, menant le film vers un destin commercial funeste.
L’échec au box-office et ses conséquences
Les chiffres d’un naufrage commercial
Le verdict du box-office fut sans appel. Le film a été un échec commercial retentissant, ne parvenant même pas à rembourser son budget de production. Cette contre-performance financière a confirmé le déclin de la popularité du réalisateur auprès du grand public et a refroidi les studios quant à l’idée de financer ses futurs projets. Les chiffres parlent d’eux-mêmes et illustrent l’ampleur du désastre.
| Indicateur | Montant (approximatif) |
|---|---|
| Budget de production | 28 millions de dollars |
| Recettes au box-office mondial | 14 millions de dollars |
| Perte nette (hors marketing) | -14 millions de dollars |
La réception critique assassine
La critique n’a pas été plus tendre. Le film a été majoritairement descendu pour son scénario jugé incohérent, ses effets spéciaux considérés comme médiocres pour l’époque et son manque général de tension. Beaucoup y ont vu le film de trop, la parodie involontaire d’un style autrefois maîtrisé. Si quelques critiques ont tenté de défendre l’énergie brute et le caractère décomplexé de l’œuvre, leur voix fut largement minoritaire. Le consensus général était celui d’un film raté, indigne du talent de son auteur.
L’impact sur une génération de spectateurs
Pour les spectateurs qui ont découvert le film à sa sortie, l’expérience fut souvent décevante. Ils s’attendaient à un nouveau chef-d’œuvre d’horreur ou de science-fiction de la part d’un maître du genre et se sont retrouvés face à une série B aux allures fauchées et au ton décalé. Cette déception initiale a contribué à forger la mauvaise réputation du film, qui a longtemps été catalogué comme un simple nanar, un point bas dans une filmographie prestigieuse.
Pourtant, avec le recul, ce jugement sévère mérite d’être nuancé, car le film possède des qualités indéniables qui justifient une redécouverte.
Pourquoi Ghosts of Mars mérite d’être redécouvert
Un plaisir coupable assumé et généreux
Le premier argument en faveur du film est son honnêteté. Il ne prétend jamais être autre chose que ce qu’il est : un film d’action et d’horreur décomplexé, violent et généreux. Il ne s’embarrasse pas de psychologie complexe ou de messages profonds, préférant offrir un spectacle direct et brutal. L’action est quasi ininterrompue, les explosions sont nombreuses et le gore est bien présent. Vu sous cet angle, le film est un divertissement efficace, un “film du samedi soir” qui remplit parfaitement son contrat si on accepte ses codes et ses outrances.
Un sous-texte anticolonialiste pertinent
Sous ses airs de simple série B, le film développe un sous-texte politique plus malin qu’il n’y paraît. L’histoire peut être lue comme une métaphore de la colonisation et de la résistance des peuples autochtones. Les humains, en exploitant les ressources de Mars sans respect pour la planète, réveillent une colère ancestrale. Les “fantômes” ne sont pas foncièrement mauvais ; ils défendent leur territoire contre des envahisseurs. Cette lecture confère au film une résonance particulière aujourd’hui, à une époque où les questions écologiques et postcoloniales sont au centre des débats.
La dernière fulgurance d’un auteur
Enfin, Ghosts of Mars est précieux car il est la dernière œuvre véritablement personnelle de son réalisateur dans le registre qui a fait sa gloire. Malgré ses défauts, on y retrouve tout son ADN : la gestion de l’espace, le format Scope, la musique entêtante, les personnages d’anti-héros cyniques mais héroïques, et ce mélange unique des genres. C’est un baroud d’honneur, un film malade et imparfait, mais aussi un film libre et sans concession, la dernière cartouche d’un franc-tireur d’Hollywood avant un long silence. C’est le témoignage fascinant d’un grand artiste à un tournant de sa vie et de sa carrière.
Au final, Ghosts of Mars est bien plus qu’un simple échec. C’est une œuvre complexe, un western spatial qui, malgré sa production chaotique et ses choix artistiques parfois discutables, a su conserver une énergie brute et des thématiques pertinentes. Son statut de film culte n’est pas usurpé, car il représente la quintessence d’un cinéma de genre audacieux et sans compromis. Loin d’être le fond du panier d’une filmographie, il en est plutôt une conclusion imparfaite mais vibrante, un testament bourré de défauts mais aussi d’une sincérité attachante qui invite à le regarder aujourd’hui avec un œil neuf.

