Le film danois “Drunk” de Thomas Vinterberg a marqué les esprits, notamment par sa scène finale où Mads Mikkelsen, incarnant un professeur en pleine crise existentielle, livre une performance de danse mémorable. Cette séquence, à la fois exubérante et poignante, a suscité un débat intense : s’agit-il d’un moment de grâce cinématographique ou d’une démonstration jugée trop prétentieuse ? L’analyse de cette scène et de son contexte permet de décrypter les raisons d’une telle polarisation.
Introduction au personnage de mads Mikkelsen
Martin, un homme en perte de repères
Avant de juger la danse, il est essentiel de comprendre le personnage de Martin. C’est un professeur d’histoire dans un lycée, autrefois brillant, mais qui a sombré dans une apathie profonde. Sa vie de famille est enlisée dans la routine, son mariage bat de l’aile et ses élèves s’ennuient ostensiblement pendant ses cours. Martin est un homme qui a perdu sa flamme, un sentiment d’inutilité et de lassitude le ronge de l’intérieur. Il est l’archétype de l’homme d’âge mûr confronté à une crise existentielle dévastatrice.
L’expérience de l’alcool comme échappatoire
L’intrigue du film repose sur une théorie du psychologue norvégien Finn Skårderud, selon laquelle l’être humain naîtrait avec un déficit d’alcool dans le sang de 0,5 gramme. Martin et ses trois collègues et amis décident de tester cette hypothèse en maintenant un taux d’alcoolémie constant durant leurs journées de travail. Pour Martin, cette expérience devient rapidement plus qu’un simple jeu. L’alcool agit comme un désinhibiteur, lui permettant de retrouver une partie de sa verve, de sa confiance et de son enthousiasme perdus. Cependant, cette solution est un palliatif dangereux qui le mène vers des extrêmes.
La caractérisation de Martin, entre dépression latente et quête désespérée de renouveau, est donc la pierre angulaire qui permet de comprendre la charge émotionnelle de son explosion finale. Cette dualité intérieure prépare le terrain pour une libération qui ne pouvait être que physique et spectaculaire.
La symbolique de la danse dans “Drunk
Une libération du corps et de l’esprit
La danse, dans le contexte de “Drunk”, n’est pas une simple réjouissance. Elle symbolise la libération ultime de Martin. Après avoir traversé des épreuves, notamment la perte tragique d’un de ses amis, il lâche enfin prise. Son passé de danseur de jazz classique, mentionné plus tôt dans le film, refait surface non pas comme une performance technique, mais comme une expression brute de ses émotions. C’est le moment où il cesse de tout intellectualiser pour simplement vivre et ressentir.
L’ambiguïté de la célébration
La danse de Martin est profondément ambiguë. Elle se déroule au milieu de ses élèves qui célèbrent leur diplôme, un symbole de jeunesse et d’avenir. Pourtant, la performance de Martin est teintée de mélancolie et de douleur. Elle incarne à la fois :
- La joie retrouvée et l’ivresse de la vie.
- Le chaos intérieur et la souffrance d’un homme qui a touché le fond.
- L’acceptation de l’incertitude de l’existence.
C’est une célébration de la vie, mais une célébration qui reconnaît sa fragilité et sa complexité. La danse n’est ni totalement heureuse, ni totalement triste ; elle est tragiquement vivante.
Cette complexité symbolique se cristallise dans les mouvements eux-mêmes, qui oscillent entre la grâce et le déséquilibre, menant directement à une analyse plus fine de la scène finale.
Analyse de la scène finale
Le contexte immédiat de la performance
La scène se déroule sur le port, après la remise des diplômes. Les amis de Martin sont réunis, essayant de surmonter la mort de leur ami Tommy. Ils reçoivent un message de l’ex-femme de Martin, Anika, suggérant une possible réconciliation. C’est dans ce tourbillon d’émotions contradictoires, entre le deuil, l’espoir et la joie ambiante des jeunes diplômés, que Martin est poussé à danser. Il commence timidement, presque à contrecœur, avant de se laisser emporter.
La progression chorégraphique
La chorégraphie est loin d’être linéaire. Elle débute par quelques pas hésitants, puis gagne en assurance et en complexité. Mads Mikkelsen, qui a une formation de danseur professionnel, exécute des mouvements de plus en plus audacieux : des sauts, des pirouettes, des figures acrobatiques. La danse devient une explosion d’énergie, un mélange de technique maîtrisée et d’abandon total. Le point culminant est ce saut final, où Martin se jette dans la mer, un geste qui peut être interprété comme un baptême, une renaissance ou une ultime fuite en avant. La caméra suit ses mouvements avec une fluidité qui accentue l’effet d’ivresse et de liberté.
Cette performance, qui a tant fait parler d’elle, a naturellement divisé les spectateurs et la critique, dont les réactions méritent d’être examinées.
La réception du public face à la performance
Une critique majoritairement élogieuse
Dans l’ensemble, la scène a été saluée comme un moment de cinéma majeur. Les critiques ont loué l’audace de Thomas Vinterberg et la performance exceptionnelle de Mads Mikkelsen. Beaucoup y ont vu la conclusion parfaite du parcours émotionnel de Martin, un instant de catharsis pure qui justifie et sublime tout le propos du film. La capacité de l’acteur à transmettre une telle palette d’émotions par le seul mouvement de son corps a été unanimement reconnue.
Les voix discordantes : une scène jugée excessive
Cependant, une partie du public et quelques critiques ont trouvé la scène trop démonstrative, voire prétentieuse. Pour eux, cette explosion chorégraphique rompait avec le ton plus réaliste et subtil du reste du film. L’argument principal est que la performance, si impressionnante soit-elle, mettait trop en avant les talents de danseur de l’acteur au détriment de la crédibilité du personnage. Certains y ont vu une forme d’auto-célébration, un “show” qui sortait le spectateur de l’histoire pour lui rappeler qu’il regardait une performance d’acteur.
| Arguments pour | Arguments contre |
|---|---|
| Conclusion cathartique et poétique du parcours du personnage. | Rupture de ton avec le reste du film, jugé plus naturaliste. |
| Performance physique et émotionnelle époustouflante de l’acteur. | Mise en avant excessive des compétences de danseur de Mikkelsen. |
| Scène symboliquement riche et ouverte à l’interprétation. | Risque de paraître prétentieux ou “m’as-tu-vu”. |
L’appréciation de cette scène dépend donc fortement de la sensibilité de chacun, mais un élément a contribué à unir la plupart des spectateurs dans l’émotion : la musique qui l’accompagne.
Le rôle de la musique dans l’émotion de la scène
Le choix de “What a Life” de Scarlet Pleasure
La bande-son est un élément crucial de l’impact de la scène finale. La chanson “What a Life” du groupe danois Scarlet Pleasure n’a pas été choisie au hasard. Ses paroles, qui évoquent les hauts et les bas de l’existence, la recherche de sens et les moments d’extase, entrent en résonance parfaite avec l’état d’esprit de Martin. La mélodie, à la fois euphorique et légèrement mélancolique, crée une atmosphère unique qui porte la danse de Mikkelsen.
Une symbiose parfaite entre l’image et le son
La musique ne se contente pas d’accompagner la danse, elle la propulse. Le rythme pop et entraînant de la chanson contraste avec la profondeur émotionnelle de la situation, créant ce sentiment doux-amer qui caractérise tout le film. La synchronisation entre les mouvements de Martin et les envolées de la musique est si parfaite qu’elle donne l’impression d’une explosion spontanée et inévitable. Sans “What a Life”, il est certain que la scène n’aurait pas eu la même puissance évocatrice et serait peut-être apparue comme plus artificielle.
Cette alchimie entre le jeu d’acteur et la bande-son soulève inévitablement la question centrale de l’intention derrière la posture de l’acteur lui-même.
La posture de mads Mikkelsen : audace ou prétention ?
L’audace d’un acteur complet
Considérer la scène comme audacieuse, c’est reconnaître le risque pris par l’acteur et le réalisateur. Intégrer une séquence de danse aussi longue et complexe dans un drame psychologique est un pari. L’audace réside dans le fait de faire confiance à la puissance du langage corporel pour conclure un arc narratif. Mads Mikkelsen ne se contente pas de jouer un personnage, il l’incarne physiquement jusqu’au bout, utilisant une compétence personnelle (la danse) pour servir le propos du film. C’est un engagement total qui dépasse la simple interprétation.
Le risque de la prétention
Le reproche de prétention vient du fait que la performance est si techniquement impressionnante qu’elle peut éclipser l’émotion. Quand le spectateur se dit “Quel danseur incroyable !” plutôt que “Quel moment de libération pour Martin !”, la scène peut être perçue comme un échec narratif. La frontière est mince. La prétention serait de croire que la démonstration technique suffit à créer de l’émotion, alors que l’art véritable réside dans la capacité à faire oublier la technique au profit du sentiment. Pour ses détracteurs, Mikkelsen aurait franchi cette ligne.
Pour mieux cerner la nature de cette performance, il peut être utile de la mettre en perspective avec d’autres rôles tenus par l’acteur au cours de sa carrière.
Comparaison avec d’autres performances de mads Mikkelsen
La sobriété et la menace contenue
Mads Mikkelsen est souvent connu pour ses rôles de personnages froids, calculateurs et à l’économie de gestes. Que ce soit en tant que Le Chiffre dans Casino Royale ou en tant que Hannibal Lecter dans la série éponyme, il excelle dans l’art de la menace sous-jacente et de l’intensité intérieure. Ces rôles reposent sur une maîtrise du minimalisme, où un simple regard ou un léger mouvement de la main peut en dire plus qu’un long dialogue. C’est un jeu tout en retenue.
L’explosion physique de “Drunk”
La performance dans “Drunk” se situe à l’opposé de ce spectre. Ici, tout est extériorisé. Le corps de Martin, longtemps engourdi et contraint, explose littéralement. C’est une performance qui mise sur l’excès, le mouvement et l’abandon. Cette comparaison met en lumière l’incroyable polyvalence de l’acteur. Loin d’être un simple exercice de style, la danse finale apparaît alors comme un choix artistique cohérent pour montrer une facette radicalement différente de son jeu, en parfaite adéquation avec la libération de son personnage. C’est précisément parce qu’on le connaît si sobre que cette explosion est si percutante.
Cette performance hors norme n’est pas sans conséquence sur la manière dont le film dans son ensemble est perçu et interprété par le public.
Impact sur la perception globale du film
Une fin qui élève le propos
Pour beaucoup, cette scène finale est ce qui fait de “Drunk” plus qu’un simple drame sur l’alcoolisme. Elle lui confère une dimension poétique et universelle. Elle transforme une histoire potentiellement sordide en une ode à la vie, avec toutes ses contradictions. La danse finale ne donne pas de réponse simple ; elle ne dit pas si l’expérience de Martin fut un succès ou un échec. Au contraire, elle embrasse cette complexité et laisse le spectateur avec une forte impression émotionnelle plutôt qu’une conclusion morale. Elle devient le symbole de tout le film.
Une fin qui peut éclipser le reste
Le revers de la médaille est que la scène est si puissante qu’elle risque d’éclipser le reste de l’œuvre. Le film aborde avec nuance des thèmes comme la crise de la masculinité, l’amitié, la pédagogie et la dépression. Or, la discussion se focalise souvent presque exclusivement sur ces dernières minutes. Le risque est de réduire “Drunk” à “ce film où Mads Mikkelsen danse à la fin”, occultant la subtilité et la richesse des scènes qui y mènent. La performance est si mémorable qu’elle devient à la fois la plus grande force et une potentielle faiblesse du film, en monopolisant l’attention.
Ainsi, la danse de Martin, véritable point d’orgue du film, cristallise toutes les tensions et les beautés de l’œuvre, menant à une interrogation finale sur son statut dans l’histoire du cinéma.
Conclusion : une scène incontournable ou controversée ?
Une séquence déjà iconique
Qu’on la juge audacieuse ou prétentieuse, la scène finale de “Drunk” a indéniablement marqué les esprits. Elle est devenue une référence, un de ces moments de cinéma dont on parle et que l’on analyse longtemps après avoir vu le film. Sa force réside dans son ambiguïté et sa capacité à générer des émotions intenses et contradictoires. Elle est la preuve qu’une conclusion n’a pas besoin d’être explicite pour être puissante. Elle est incontournable par l’impact qu’elle laisse.
Le reflet de la vision du réalisateur
Finalement, cette scène est à l’image de la vision de Thomas Vinterberg : une célébration de la vie malgré la tragédie. Le film est d’ailleurs dédié à sa fille, décédée au début du tournage. Cette danse peut être vue comme un acte de résilience, un cri de vitalité face au désespoir. Vue sous cet angle, la question de la prétention s’efface au profit d’une lecture plus personnelle et poignante. C’est un geste artistique sincère, qui choisit l’envolée lyrique plutôt que le silence du deuil.
La danse finale de “Drunk” est un moment de cinéma total, où le corps d’un acteur, la musique et la mise en scène fusionnent pour exprimer l’inexprimable. En analysant le parcours du personnage de Martin, la symbolique de la danse, la réception critique et l’alchimie avec la musique, il apparaît que cette scène est moins une démonstration de prétention qu’un acte de libération cathartique. Elle incarne la complexité de l’existence, oscillant entre la grâce et le chaos, et laisse une empreinte durable bien après le générique.

