Le cinéma contemporain voit parfois émerger des objets filmiques non identifiés, des œuvres qui déstabilisent autant qu’elles fascinent. Le dernier opus de Yorgos Lanthimos s’inscrit pleinement dans cette catégorie, proposant une expérience radicale, un triptyque cruel et dérangeant qui dissèque les relations humaines avec une précision chirurgicale. Loin des fastes de ses récentes productions, ce film renoue avec une veine plus austère et conceptuelle, plongeant le spectateur dans un univers où la bienveillance apparente cache les pires tourments de l’âme.
Introduction au nouveau chef-d’œuvre de Yorgos Lanthimos
Une structure en triptyque
Kinds of Kindness n’est pas un film narratif classique. Il se présente comme une anthologie de trois histoires distinctes, trois fables modernes qui, si elles ne partagent pas les mêmes personnages ou intrigues, sont unies par un fil thématique commun et une distribution récurrente. Chaque segment fonctionne comme une variation sur des motifs de contrôle, de soumission et de quête de liberté. Cette structure audacieuse permet d’explorer différentes facettes d’une même obsession sans jamais offrir de réponse simple, forçant le public à une gymnastique intellectuelle constante.
Le retour d’un duo créatif
Ce projet marque les retrouvailles très attendues entre le réalisateur et son scénariste fétiche, Efthymis Filippou. C’est à ce duo que l’on doit les œuvres les plus singulières et dérangeantes de la première partie de sa carrière. Leur collaboration réintroduit une écriture au scalpel, des dialogues à la fois absurdes et d’une logique implacable, créant un malaise palpable. Le film est une affirmation claire : le cinéaste n’a rien perdu de sa capacité à provoquer et à interroger les fondements de nos constructions sociales.
Cette approche, qui peut sembler radicale, est en réalité une forme de retour aux sources, marquant une césure nette avec une certaine forme de cinéma plus accessible qu’il avait pu explorer récemment.
Yorgos Lanthimos : une rupture avec Hollywood
La mise à mort du sacré
Après des films acclamés et plus grand public, le réalisateur semble ici orchestrer une sorte de “mise à mort du hollywood sacré”. Il s’éloigne volontairement d’une narration conçue pour plaire au plus grand nombre pour revenir à un cinéma d’auteur exigeant. Fini les costumes d’époque flamboyants ou les décors opulents. Le film se déroule dans une Amérique contemporaine, banale et aseptisée, qui sert de toile de fond à des drames intimes et violents. Cette apparente normalité rend la cruauté des situations encore plus percutante.
Une fidélité à la cruauté originelle
Malgré un style visuel plus épuré, le film reste fidèle à la cruauté qui caractérise l’œuvre du cinéaste. Les personnages sont des pantins pris au piège de systèmes de pouvoir qu’ils subissent ou qu’ils exercent. Les dynamiques relationnelles sont poussées à leur paroxysme, révélant la fragilité des liens et la facilité avec laquelle l’humanité peut basculer dans la monstruosité. C’est une œuvre jubilatoire dans sa noirceur, qui trouve un humour grinçant dans les situations les plus désespérées.
Cette vision du monde, aussi sombre soit-elle, est portée à l’écran par des acteurs qui semblent avoir parfaitement intégré les codes de cet univers si particulier.
Une distribution exceptionnelle : emma Stone et Jesse Plemons
Emma Stone, la muse caméléon
L’actrice fétiche du réalisateur livre une nouvelle fois une performance remarquable. Sa capacité à naviguer entre les différents récits et à incarner des personnages radicalement différents est stupéfiante. Elle passe d’une femme soumise à une figure en quête de spiritualité avec une aisance déconcertante, prouvant l’étendue de sa palette de jeu. Chaque rôle est une exploration des limites de l’obéissance et du désir d’émancipation, des thèmes qui traversent l’ensemble du film.
Jesse Plemons, la révélation
Face à elle, Jesse Plemons est tout simplement magistral. Son interprétation d’hommes ordinaires confrontés à des choix extraordinaires lui a valu une reconnaissance critique unanime. Il incarne à la perfection l’homme moderne, pris entre son désir de sécurité et une angoisse existentielle profonde. Sa performance est marquée par une vulnérabilité et une intensité qui ancrent les récits, aussi étranges soient-ils, dans une forme de vérité émotionnelle troublante. Le duo qu’il forme avec Emma Stone est au cœur de la réussite du film.
Répartition des rôles principaux dans les trois segments
| Acteur/Actrice | Segment 1 : “The Death of R.M.F.” | Segment 2 : “R.M.F. is Flying” | Segment 3 : “R.M.F. Eats a Sandwich” |
|---|---|---|---|
| Emma Stone | Rita | Liz | Emily |
| Jesse Plemons | Robert | Daniel | Andrew |
| Willem Dafoe | Raymond | George | Omi |
Le talent de cette distribution est magnifié par une mise en scène qui, par sa rigueur, crée un cadre à la fois esthétique et oppressant.
Style et esthétique : du spartiate au sévère
Une esthétique rigide et symétrique
Le film est débarrassé de toutes les ornementations superflues. Le réalisateur opte pour une mise en scène spartiate et sévère, caractérisée par des cadres rigides, une grande profondeur de champ et des mouvements de caméra lents et délibérés. L’utilisation récurrente d’objectifs grand-angle déforme subtilement les espaces et les visages, contribuant à une atmosphère d’étrangeté. Cette approche clinique renforce le sentiment que nous observons des spécimens humains dans un laboratoire.
Une bande-son minimaliste et percutante
La musique joue un rôle crucial dans l’instauration du malaise. Plutôt qu’une partition orchestrale, la bande-son privilégie des notes de piano dissonantes, des silences pesants et des sons du quotidien amplifiés. Ce minimalisme sonore vient souligner la tension psychologique des scènes, transformant des moments anodins en véritables cauchemars. Chaque son semble calculé pour déstabiliser le spectateur et le maintenir dans un état d’alerte permanent.
Cette forme austère est le véhicule parfait pour explorer les thématiques profondes et universelles qui irriguent le film.
Les thèmes centraux : amour, mort et humanité
Les pires travers de l’amour
Le film explore sans concession les aspects les plus sombres de l’amour et du besoin d’être aimé. L’affection n’est jamais un sentiment pur ; elle est constamment mêlée à des jeux de pouvoir, de dépendance et de manipulation. Le scénario questionne la nature même du lien affectif : est-ce un refuge ou une prison ? Jusqu’où un être humain est-il prêt à aller pour conserver l’amour d’un autre, même si cet amour est toxique ? Le film suggère que la quête d’amour peut mener aux actes les plus irrationnels et destructeurs.
La condition humaine face à l’absurde
Au-delà de l’amour, c’est la condition humaine dans son ensemble qui est passée au crible. Le film interroge notre rapport à la mort, notre besoin de croire en quelque chose et notre capacité à nous soumettre à des règles arbitraires. Les personnages évoluent dans un monde qui semble dépourvu de sens, où les rituels et les conventions sociales sont poussés jusqu’à l’absurde. Le film pose des questions fondamentales sans jamais y répondre, laissant le spectateur face à ses propres incertitudes. Les interrogations soulevées sont nombreuses :
- Le libre arbitre est-il une illusion ?
- Sommes-nous définis par les rôles que nous jouons ?
- La sécurité vaut-elle le sacrifice de notre identité ?
Ces questions existentielles prennent corps à travers les trois récits qui composent l’œuvre, chacun agissant comme une facette d’un même prisme déformant.
Les trois fables interconnectées : pouvoir, identité et libre arbitre
Première fable : la soumission absolue
Le premier segment raconte l’histoire d’un homme dont la vie entière, professionnelle comme personnelle, est dictée par son patron. Chaque détail de son existence est contrôlé, de son régime alimentaire à ses relations. Lorsque cet ordre est rompu, il doit affronter le vide et tenter de reprendre le contrôle de sa propre vie. Cette histoire est une métaphore puissante de la dépendance et de la perte d’identité au sein de structures hiérarchiques oppressantes.
Deuxième fable : le doute et la paranoïa
La deuxième histoire suit un policier dont la femme, disparue en mer, revient miraculeusement. Cependant, il est persuadé qu’elle n’est pas la même personne, qu’elle a été remplacée par un sosie. Ce récit explore les thèmes de la confiance, de la perception et de la folie. Il met en scène la manière dont le deuil et le doute peuvent altérer notre réalité jusqu’à la détruire complètement.
Troisième fable : la quête spirituelle
Le dernier segment nous plonge dans le quotidien d’une secte à la recherche d’une femme aux pouvoirs extraordinaires. Une jeune membre est chargée de la trouver, une mission qui va la confronter à ses propres croyances et à la nature du leadership. Cette fable interroge le fanatisme, le besoin de trouver un sens à l’existence et la manipulation des esprits à des fins de pouvoir.
À travers ces trois contes cruels, le film dresse un portrait sociologique glaçant de notre époque.
Réflexion sociologique et dystopique : logique absurde et réalité oppressante
Un miroir de la société moderne
Bien que les situations soient extrêmes, Kinds of Kindness fonctionne comme une réflexion sociologique sur le monde contemporain. Le film utilise une logique absurde pour mettre en lumière les paradoxes de nos propres vies. Les règles arbitraires des sectes ou des entreprises du film ne sont qu’une version exagérée des normes sociales, des codes professionnels et des dynamiques familiales qui régissent notre quotidien. C’est une critique acerbe d’un monde où l’on accepte l’inacceptable au nom de la stabilité ou de la conformité.
Une dystopie du quotidien
Le film dépeint une forme de dystopie qui n’est pas futuriste, mais profondément ancrée dans le présent. L’oppression n’est pas le fait d’un État totalitaire, mais elle est diffuse, internalisée, présente dans les relations les plus intimes. Les personnages sont piégés dans des cauchemars quotidiens où leurs bonnes intentions se retournent systématiquement contre eux. Cette vision pessimiste interroge la possibilité même du bonheur et de la liberté dans des sociétés qui nous poussent sans cesse à jouer un rôle plutôt qu’à être nous-mêmes.
En définitive, cette œuvre se présente comme un puzzle complexe et dérangeant, une analyse clinique des mécanismes de pouvoir qui régissent les interactions humaines. Il s’agit d’un cinéma exigeant qui renoue avec la veine la plus radicale de son auteur, offrant une expérience aussi stimulante intellectuellement que éprouvante émotionnellement, et qui confirme le statut de son réalisateur comme l’une des voix les plus singulières et nécessaires du cinéma actuel.


