Peu de films dans l’histoire du cinéma ont connu une existence aussi mouvementée et complexe que Blade Runner. Devenu une œuvre culte de la science-fiction, son parcours est jalonné de multiples versions, de remontages et de conflits entre la vision artistique du réalisateur et les impératifs commerciaux des studios. L’arrivée de la version dite “Final Cut” sur les plateformes de streaming est l’occasion de se replonger dans cette saga éditoriale unique en son genre, qui a transformé un film en un véritable cas d’école pour les cinéphiles et les analystes. Décrypter ces différentes moutures, c’est comprendre comment un chef-d’œuvre a pu naître et évoluer au gré des compromis, des regrets et des reconquêtes.
Les origines de Blade Runner : du scénario au grand écran
De la nouvelle au script
Avant d’être un monument du septième art, l’histoire de Blade Runner prend racine dans la littérature. Le film est une adaptation du roman “Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?”, publié en 1968. Si le scénario final conserve l’essence du livre, à savoir la traque de réplicants par un chasseur de primes dans un futur dystopique, il s’en éloigne sur de nombreux points. Le processus d’écriture fut long et laborieux, voyant se succéder plusieurs scénaristes qui ont chacun apporté leur pierre à l’édifice, façonnant progressivement l’univers visuel et narratif si particulier que nous connaissons. L’ambiance, les dialogues et même certains arcs narratifs ont été profondément modifiés pour s’adapter aux contraintes et aux ambitions du projet cinématographique.
Une production tumultueuse
Le tournage du film fut notoirement difficile. Les relations entre le réalisateur, adepte d’une méthode de travail méticuleuse et exigeante, et l’équipe de production américaine se sont rapidement tendues. Des divergences artistiques profondes, notamment sur le ton du film et la nature du personnage principal, ont créé un climat de conflit permanent. À cela se sont ajoutées les pressions financières des studios, inquiets de l’accueil que pourrait recevoir un film jugé trop sombre et ambigu pour le grand public de l’époque. Ces tensions en coulisses sont la clé pour comprendre pourquoi le film, une fois le tournage achevé, allait entrer dans une nouvelle phase de transformations radicales.
La fin de la production ne marqua donc pas la fin des difficultés, mais plutôt le début d’une bataille pour le contrôle du montage, dont la première version de travail fut le premier champ de bataille.
Les premières projections : la version workprint
Un montage de travail révélé au public
En mars 1982, une version de travail, ou “workprint”, fut présentée à un public test à Denver et Dallas. Ce montage n’était pas destiné à être la version finale. Il manquait encore des éléments de post-production et la musique était temporaire sur certaines scènes. Cette version est cependant fondamentale car elle est considérée comme la plus proche de l’intention initiale du réalisateur avant l’intervention massive du studio. Elle se caractérise par une absence totale de voix off et par une fin abrupte et pessimiste, sans l’échappée belle du couple de protagonistes.
Les retours mitigés et leurs conséquences
La réaction du public test fut extrêmement négative. Les spectateurs se sont dits confus par l’intrigue et déprimés par la conclusion. Ces retours catastrophiques ont conforté les producteurs dans leur idée que le film était trop intellectuel et hermétique. Ils décidèrent alors d’imposer des changements drastiques pour rendre l’œuvre plus accessible et commerciale. La version workprint, bien que rejetée, est devenue par la suite une pièce de collection pour les fans, car elle témoignait d’une vision plus brute et sans compromis du film.
| Élément | Description |
|---|---|
| Durée | 113 minutes |
| Voix off | Absente |
| Fin | Abrupte et ambiguë, sans “happy end” |
| Musique | Partiellement temporaire |
La décision fut donc prise de remanier en profondeur le film pour sa sortie officielle sur le sol américain, en espérant ainsi séduire un public plus large.
La version américaine et l’influence du studio
La voix off imposée
La modification la plus célèbre et la plus controversée fut l’ajout d’une voix off. Rédigée à la hâte et sans l’approbation du réalisateur, elle fut enregistrée par l’acteur principal, visiblement peu enthousiaste. Le studio jugeait que cette narration était indispensable pour que le public comprenne les enjeux de l’intrigue et les pensées du personnage de Deckard. Cette voix, au ton très proche des films noirs, sur-explique de nombreuses scènes et simplifie la complexité morale des personnages, dénaturant ainsi une grande partie de l’ambiguïté qui faisait la force du projet initial.
Un “happy end” controversé
L’autre changement majeur fut l’imposition d’une fin heureuse. Jugeant la conclusion originale trop sombre, les producteurs ont monté une nouvelle scène où Deckard et Rachael s’enfuient en voiture à travers un paysage verdoyant et ensoleillé. Pour ce faire, ils ont utilisé des plans non retenus du film Shining de Stanley Kubrick. Cette fin est en contradiction totale avec l’atmosphère claustrophobe et pluvieuse du reste du film. Elle rassure le spectateur mais sacrifie la cohérence artistique et thématique de l’œuvre. Ces deux ajouts principaux ont défini la version sortie dans les cinémas américains le 25 juin 1982.
Pendant que le public américain découvrait cette version largement modifiée, le reste du monde s’apprêtait à voir une mouture légèrement différente.
Les différences de la version internationale
Plus de violence à l’écran
La version sortie en Europe et en Asie, souvent appelée “International Cut”, est très similaire à la version américaine. Elle conserve la voix off et le “happy end”. Cependant, elle se distingue par l’inclusion de quelques secondes de métrage supplémentaires jugées trop violentes pour le marché américain à l’époque. Ces ajouts concernent principalement deux scènes :
- La mort de Tyrell, où ses yeux sont écrasés de manière plus graphique.
- Le combat entre Deckard et Pris, qui inclut des plans plus brutaux.
- La scène où Deckard abat Zhora, montrée avec plus d’impacts de balles.
Ces scènes, bien que très courtes, renforcent la dureté de l’univers et la violence des affrontements, donnant au film un ton légèrement plus cru.
Un impact subtil sur le ton
Bien que minimes en termes de durée, ces quelques plans supplémentaires ne sont pas anodins. Ils accentuent la fragilité de la vie, qu’elle soit humaine ou artificielle, et la brutalité du rôle de “blade runner”. En montrant sans fard la violence des actes, la version internationale insiste davantage sur les conséquences physiques et morales des actions de Deckard. Pour beaucoup de spectateurs hors des États-Unis, c’est cette version qui a longtemps fait office de référence.
Le film continua sa vie après le cinéma, notamment à travers une adaptation télévisuelle qui allait encore une fois le transformer.
L’adaptation télévisée de 1986
Censure et modifications pour la télévision
En 1986, la chaîne américaine CBS diffusa une version du film éditée pour se conformer aux règles strictes de la télévision de l’époque. Cette version a été largement expurgée de sa violence, de sa nudité et de son langage jugé inapproprié. Les scènes les plus graphiques de la version internationale ont bien évidemment été coupées, mais même la violence plus modérée de la version américaine a été atténuée. Le résultat est une version considérablement édulcorée qui perd une grande partie de son impact et de sa noirceur originelle.
Une introduction explicative
Fait unique à cette version, un texte déroulant fut ajouté au tout début du film, à la manière de Star Wars. Ce texte visait à clarifier le contexte pour les téléspectateurs, en expliquant ce qu’étaient les réplicants et la mission des blade runners. De plus, le montage insistait lourdement sur le fait que Deckard était humain, éliminant toute l’ambiguïté qui alimentait les débats chez les fans. Cette version est aujourd’hui considérée comme une simple curiosité, une anomalie dans la filmographie complexe de l’œuvre.
Il faudra attendre le début des années 90 pour que le réalisateur puisse enfin commencer à reprendre le contrôle de sa création.
La director’s cut : la vision de Ridley Scott
La redécouverte d’une copie de travail
L’histoire de la “Director’s Cut” de 1992 est presque accidentelle. La découverte et la projection non autorisée de la version workprint de 1982 dans un cinéma de Los Angeles suscitèrent un immense intérêt. Face à cet engouement, le studio décida de produire une version officielle supervisée par le réalisateur. Bien que pressé par le temps et les contraintes budgétaires, ce dernier put enfin corriger les éléments qu’il détestait le plus dans la version de 1982.
Les changements fondamentaux
Cette nouvelle version apporte des modifications capitales qui transforment la lecture du film. Les deux changements les plus importants sont :
- La suppression de la voix off : Le film retrouve son atmosphère mystérieuse et laisse le spectateur interpréter les scènes par lui-même.
- La suppression du “happy end” : Le film se termine désormais lorsque les portes de l’ascenseur se referment sur Deckard et Rachael, une fin ouverte et bien plus cohérente avec le ton général de l’œuvre.
- L’ajout de la séquence du rêve de la licorne : Un court plan de Deckard rêvant d’une licorne est inséré. Ce détail, combiné à l’origami en forme de licorne laissé par Gaff à la fin, suggère fortement que les souvenirs de Deckard, y compris ses rêves, ont été implantés, et qu’il est donc lui-même un réplicant.
Cette version a été acclamée par la critique et les fans, considérée comme largement supérieure à la version cinéma. Elle a relancé le débat sur la véritable nature de Deckard.
Cependant, le réalisateur n’était pas encore pleinement satisfait et souhaitait peaufiner son œuvre une dernière fois, avec un contrôle total.
The Final Cut : l’ultime version approuvée par le réalisateur
Restauration et contrôle créatif total
Pour le 25ème anniversaire du film en 2007, le réalisateur a eu l’opportunité unique de créer la version définitive de son film, baptisée “The Final Cut”. Pour la première fois, il disposait d’un contrôle artistique et éditorial complet, ainsi que des ressources nécessaires pour une restauration numérique de haute qualité. L’image et le son ont été entièrement remasterisés, offrant une expérience visuelle et sonore inégalée. Des erreurs de continuité et des défauts techniques mineurs des versions précédentes ont également été corrigés.
Le montage final et ses ajouts
Le “Final Cut” est souvent décrit comme un perfectionnement de la “Director’s Cut”. Il en conserve les changements majeurs : pas de voix off, pas de “happy end” et la présence du rêve de la licorne. Cependant, il va plus loin en réintégrant les scènes de violence de la version internationale, désormais entièrement restaurées. Le rêve de la licorne est également légèrement plus long et plus explicite. Quelques dialogues ont été réajustés pour plus de cohérence. Cette version est unanimement considérée comme la plus aboutie et celle qui représente fidèlement et définitivement la vision de son auteur.
| Version | Voix Off | Fin | Scène de la licorne | Scènes violentes |
|---|---|---|---|---|
| Américaine (1982) | Oui | Happy End | Absente | Coupées |
| Director’s Cut (1992) | Non | Fin ouverte | Présente | Coupées |
| Final Cut (2007) | Non | Fin ouverte | Présente et étendue | Intégrées |
Le voyage de Blade Runner à travers ses sept versions distinctes illustre la lutte entre l’art et le commerce à Hollywood. De la version workprint brute à la version cinéma compromise, en passant par les moutures internationales et télévisuelles, jusqu’aux versions du réalisateur qui restaurent l’intention originale, chaque montage raconte une partie de l’histoire de ce film légendaire. Le “Final Cut” de 2007 se présente aujourd’hui comme le testament définitif, une œuvre enfin libérée des contraintes qui l’ont façonnée, offrant aux spectateurs la vision la plus pure et la plus complète de ce chef-d’œuvre intemporel de la science-fiction.

