Annoncé comme le prologue d’un chef-d’œuvre intouchable de la science-fiction horrifique, le film de 2011 a rapidement cristallisé les tensions et les déceptions. Souvent perçu non comme un complément mais comme une copie carbone de l’original de John Carpenter, il peine encore aujourd’hui à se défaire d’une réputation sulfureuse. Pourtant, derrière la controverse se cache une œuvre qui, malgré ses défauts évidents, mérite une analyse plus nuancée que le simple rejet épidermique dont elle a fait l’objet.
Le faux prequel : un remake déguisé
La critique la plus virulente et la plus fondée à l’encontre du film est sans doute sa structure narrative. En voulant rendre hommage à l’œuvre de 1982, il en devient une copie quasi conforme, trahissant sa promesse de prequel pour s’aventurer sur le terrain périlleux du remake qui ne dit pas son nom.
Une structure narrative calquée
Le déroulement des événements suit une trajectoire étrangement familière pour quiconque a vu le film de Carpenter. On y retrouve les mêmes étapes clés : la découverte de l’entité extraterrestre, l’instauration progressive d’un climat de paranoïa extrême, la mise en place d’un test pour démasquer les imitations, et l’affrontement final pour empêcher la créature de s’échapper. Cette redite structurelle donne l’impression non pas de découvrir les origines de la catastrophe, mais de la revivre avec de nouveaux visages.
Le mimétisme des scènes clés
Au-delà de la structure globale, plusieurs scènes semblent être des réinterprétations directes de moments iconiques du film original. La tension autour du test sanguin est ici remplacée par un examen des plombages dentaires, une idée intéressante mais qui évoque inévitablement son modèle. Cette volonté de créer des scènes en miroir renforce le sentiment d’un film qui n’ose pas s’émanciper de son aîné, préférant le confort de la répétition à l’audace de la nouveauté.
Cette impression de déjà-vu n’est pas le fruit du hasard, mais découle en partie d’un processus de création complexe et mouvementé.
Les dessous de la production
Pour comprendre les faiblesses du film, il est essentiel de se pencher sur sa genèse. Loin d’être un projet passionné, sa production fut marquée par les interventions du studio, des réécritures multiples et des choix qui ont profondément altéré la vision initiale.
Un projet de studio avant tout
Dans la foulée du succès de remakes comme L’Armée des morts, les studios Universal ont cherché à capitaliser sur la nostalgie des spectateurs en ravivant une de leurs licences les plus prestigieuses. Le projet a donc été initié avec une logique avant tout commerciale, ce qui a pesé sur les décisions créatives tout au long du développement. Le choix d’un réalisateur novice pour un projet d’une telle envergure témoignait déjà d’une volonté de garder le contrôle artistique.
Des réécritures et des “reshoots” imposés
Le scénario a connu de nombreuses versions, mais les changements les plus dommageables sont intervenus tardivement, en post-production. Le studio, craignant que le film ne soit pas assez spectaculaire ou qu’il s’éloigne trop de la formule gagnante, a imposé des séances de tournage additionnelles. Ces modifications ont eu plusieurs conséquences majeures :
- Le remplacement massif des effets spéciaux pratiques par des images de synthèse.
- Une fin modifiée pour accentuer le lien avec le film de 1982.
- La suppression de scènes qui développaient la découverte du vaisseau alien.
Ces interventions ont non seulement affaibli la cohérence du film, mais ont également contribué à son accueil glacial, tant critique que public.
Un échec commercial retentissant
Malgré les efforts du studio pour formater le film afin de plaire au plus grand nombre, le succès n’a pas été au rendez-vous. La réception commerciale fut une véritable douche froide, scellant le destin du film comme un projet mal-aimé et non rentable.
Un retour sur investissement négatif
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le film n’a pas réussi à couvrir ses frais de production, sans même parler des coûts marketing. Cet échec est d’autant plus cuisant que le genre horrifique est souvent considéré comme l’un des plus rentables à Hollywood.
| Indicateur financier | Montant estimé |
|---|---|
| Budget de production | 38 millions de dollars |
| Recettes au box-office mondial | 31,5 millions de dollars |
| Résultat brut | – 6,5 millions de dollars |
Le destin partagé avec l’original
Ironiquement, le film de 2011 partage un point commun avec celui de Carpenter : un échec commercial à sa sortie. Le film de 1982 avait également été mal reçu par le public et la critique, avant d’être réévalué des années plus tard pour devenir une œuvre culte. Il est cependant peu probable que ce prequel connaisse un jour une telle réhabilitation, ses défauts étant plus structurels qu’affaire de contexte.
Pourtant, réduire le film à son échec financier et à ses défauts de conception serait une erreur, car il parvient malgré tout à offrir de véritables moments de bravoure horrifique.
Des frissons garantis malgré tout
En dépit de ses problèmes d’identité et de son scénario calqué, le film réussit sur un point essentiel pour une œuvre du genre : il fait peur. Grâce à une ambiance soignée et des scènes choc, il offre une expérience horrifique tout à fait honorable.
Une atmosphère de paranoïa réussie
Le huis clos dans la station de recherche norvégienne fonctionne. Le réalisateur parvient à installer une tension palpable, où chaque personnage devient un suspect potentiel. La méfiance s’installe, les alliances se font et se défont, et l’isolement glacial de l’Antarctique devient un personnage à part entière. Sur ce point, le film honore l’esprit de son modèle.
Des moments de “body horror” saisissants
Même si les effets numériques sont souvent critiqués, certaines scènes de transformation et d’attaques de la créature sont particulièrement efficaces. La découverte de la “chose à deux visages” fusionnée ou l’attaque dans l’hélicoptère sont des séquences qui repoussent les limites du gore et qui restent gravées dans la mémoire des amateurs de sensations fortes. L’actrice principale, par son interprétation solide, ancre le récit et offre un point de vue crédible face à l’horreur.
Cette efficacité horrifique se heurte cependant à une narration qui semble n’exister que pour servir une seule fonction : celle de préparer le terrain pour un autre film.
Un prétexte narratif artificiel
Le principal problème du film réside peut-être dans sa raison d’être. En se définissant uniquement par rapport à l’œuvre de Carpenter, il se condamne à n’être qu’une note de bas de page, une explication de texte laborieuse plutôt qu’une histoire à part entière.
Une connexion à tout prix
Tout le dernier acte du film semble entièrement construit pour justifier les premières minutes du film de 1982. On assiste à la destruction de la base norvégienne, on comprend pourquoi la hache est plantée dans la porte, et surtout, on voit le chien s’enfuir à travers les plaines gelées, poursuivi par un hélicoptère. Cette obsession de tout connecter donne l’impression d’un cahier des charges à remplir, ce qui nuit à la spontanéité et à l’autonomie du récit.
Le poids de l’héritage
En voulant à la fois être un prequel fidèle et un film d’horreur moderne accessible à un nouveau public, le projet se retrouve pris entre deux feux. Il n’est ni assez original pour se démarquer, ni assez subtil pour enrichir véritablement l’univers qu’il prétend explorer. Il vit constamment dans l’ombre écrasante de son prédécesseur, et cette comparaison inévitable met en lumière ses plus grandes faiblesses, notamment sur le plan visuel.
Les effets numériques, entre modernité et maladresse
L’un des aspects les plus clivants du film est son utilisation massive des images de synthèse (CGI), en opposition quasi totale avec les effets pratiques qui ont fait la renommée du film de 1982. Ce choix, en grande partie imposé par le studio, a été perçu comme une trahison par de nombreux fans.
Un choix technique controversé
Le film de Carpenter est une référence pour ses créatures animatroniques révolutionnaires, qui conféraient à l’horreur une dimension tangible et viscérale. Le prequel de 2011 a fait le pari inverse, privilégiant la flexibilité du numérique. La comparaison entre les deux approches est sans appel pour beaucoup de spectateurs.
| Approche technique | The Thing (1982) | The Thing (2011) |
|---|---|---|
| Technologie principale | Effets pratiques (animatroniques, latex) | Images de synthèse (CGI) |
| Perception | Réalisme, texture, poids | Fluidité parfois artificielle, manque de matérialité |
| Vieillissement | Très bon, conserve son impact | Variable, certains effets paraissent déjà datés |
Le sacrifice des effets pratiques
Une bonne pratique est de noter que des effets pratiques avaient été conçus et filmés pour le prequel. Le studio d’effets spéciaux Amalgamated Dynamics, Inc. avait créé des créatures impressionnantes, mais la production a décidé, tardivement, de les recouvrir ou de les remplacer entièrement par du CGI. Ce choix a non seulement généré de la frustration chez les artistes, mais a également privé le film d’une authenticité qui aurait pu le rapprocher de son modèle et lui donner une texture plus cauchemardesque.
Finalement, le film se présente comme une œuvre paradoxale, à la fois un hommage respectueux et un remake maladroit. Tiraillé par une production compliquée et écrasé par le poids de son héritage, il reste un divertissement horrifique efficace mais qui peine à justifier sa propre existence. Il offre des moments de tension et des scènes chocs indéniables, mais son manque d’identité et ses choix techniques discutables l’empêchent de s’élever au-delà du statut de curiosité dispensable pour les fans de l’original.

