Inspiré du roman à succès de Giuliano da Empoli, le thriller politique d’Olivier Assayas plonge le spectateur dans les arcanes du pouvoir russe à un tournant de son histoire. À travers le personnage fictif de Vadim Baranov, éminence grise et metteur en scène de l’ombre, le film décortique la fabrication d’une image, celle de Vladimir Poutine, et l’avènement d’un nouveau régime sur les décombres de l’ère Eltsine. L’œuvre explore avec une acuité glaçante comment la manipulation narrative, empruntant ses codes au théâtre et à la télé-réalité, est devenue l’arme principale d’une politique où la vérité n’est plus qu’une variable d’ajustement.
Le contexte historique : des années post-soviétiques à l’ascension de Poutine
Pour comprendre l’émergence d’une figure comme Poutine et le rôle crucial d’un conseiller comme Baranov, il est indispensable de se replonger dans l’atmosphère de la Russie des années 1990. La décennie qui a suivi la chute de l’Union soviétique fut une période de bouleversements profonds, marquée par une instabilité politique et une crise économique sans précédent.
La décennie du chaos
La transition brutale d’une économie planifiée à un capitalisme débridé a plongé le pays dans une crise profonde. L’inflation galopante, le chômage de masse et la montée en puissance d’oligarques s’enrichissant sur les ruines de l’État ont créé un sentiment de désillusion et d’humiliation nationale. Le pouvoir, incarné par un Boris Eltsine vieillissant et affaibli, paraissait incapable de maîtriser la situation. Cette période, souvent qualifiée de « thérapie de choc », a laissé des cicatrices profondes dans la société russe et a engendré un désir ardent de stabilité et d’ordre.
Le besoin d’un homme providentiel
C’est sur ce terreau fertile que l’idée d’un leader fort, capable de restaurer la grandeur de la nation et de mettre fin au désordre, a commencé à germer. La population aspirait à une figure qui romprait avec la faiblesse perçue de l’ère Eltsine. La demande pour un sauveur était palpable, et le système politique, en quête de survie, cherchait activement celui qui pourrait incarner ce renouveau. Le terrain était préparé pour l’arrivée d’un homme issu des services de sécurité, promettant de rétablir la « verticale du pouvoir ».
Ce contexte de crise offrait une opportunité unique pour ceux qui, comme le personnage de Baranov, savaient lire les aspirations d’un peuple et modeler la réalité pour y répondre. Il ne s’agissait plus seulement de gouverner, mais de créer un récit capable de redonner un sens et une fierté à une nation déboussolée.
Vadim Baranov : entre art et manipulation
Le personnage central du film, Vadim Baranov, n’est pas un politicien traditionnel. Issu du monde de l’avant-garde artistique et du théâtre, il transpose ses compétences de metteur en scène à l’arène politique. Sa trajectoire illustre la fusion inquiétante entre la création culturelle et la propagande d’État.
Du metteur en scène au faiseur de rois
Avant de devenir le conseiller occulte du Kremlin, Baranov était un créateur, un homme qui comprenait le pouvoir des symboles, des récits et de la mise en scène. Pour lui, la politique n’est qu’une autre forme de spectacle. Il perçoit que les citoyens ne votent pas pour des programmes, mais pour des émotions et des histoires. Son talent réside dans sa capacité à transformer des concepts politiques abstraits en images fortes et en narrations captivantes. Il ne vend pas des idées, il construit des mythes. Cette approche, radicalement nouvelle, lui permet de se rendre indispensable auprès d’un pouvoir en quête de légitimité.
L’art comme outil de pouvoir
Baranov incarne une forme de cynisme où l’art n’est plus une fin en soi, mais un simple instrument au service du pouvoir. Il utilise les techniques de la dramaturgie pour façonner la perception du public. Ses méthodes sont variées et redoutablement efficaces :
- Création de faux partis politiques pour diviser l’opposition.
- Orchestration de polémiques médiatiques pour détourner l’attention.
- Mise en scène d’événements pour renforcer l’image du leader.
- Utilisation de la télé-réalité pour brouiller les frontières entre le vrai et le faux.
Pour lui, la réalité est une matière malléable. Il est le sculpteur du consentement, un artiste dont la plus grande œuvre est la consolidation d’un régime autoritaire. Son parcours pose une question fondamentale : où se situe la frontière entre la communication politique et la pure manipulation ?
Cette maîtrise de la narration va devenir la pierre angulaire de la nouvelle architecture du pouvoir, transformant les couloirs du Kremlin en un véritable studio de production où se fabrique la réalité politique du pays.
Les coulisses de la politique russe : pouvoir et narration
Le film nous ouvre les portes des officines du Kremlin, là où la stratégie politique se confond avec l’écriture d’un scénario. Baranov et son équipe ne se contentent pas de réagir aux événements, ils les anticipent, les créent et les mettent en scène. La politique devient une pure affaire de contrôle du récit.
La construction d’un nouveau récit national
La mission principale de Baranov est de substituer au chaos des années 1990 un nouveau récit national cohérent et mobilisateur. Cet objectif passe par la redéfinition de l’identité russe. Il s’agit de tourner la page de l’humiliation post-soviétique et de raviver la fierté nationale. Les éléments clés de cette nouvelle narration sont simples mais puissants : la Russie est une forteresse assiégée par un Occident hostile, elle doit retrouver sa souveraineté et sa grandeur passées, et seul un leader inflexible peut la guider dans cette quête. Ce récit, martelé à travers tous les canaux médiatiques, vise à créer une cohésion nationale autour du pouvoir en place.
Le contrôle total des médias
Pour que ce récit s’impose comme l’unique vérité, le contrôle des médias, et plus particulièrement de la télévision, est essentiel. La télévision devient l’instrument principal de la propagande. Les chaînes d’information sont mises au pas, les voix dissidentes sont marginalisées ou réduites au silence. Le journalisme se transforme en relai de la communication officielle. Le film montre comment Baranov orchestre cette prise de contrôle, comprenant avant tout le monde que celui qui maîtrise les écrans maîtrise les esprits. La pluralité de l’information s’efface au profit d’une vision du monde unique et soigneusement élaborée par le Kremlin.
Évolution du contrôle médiatique en Russie
| Période | Pluralisme des médias | Influence de l’État |
|---|---|---|
| Début des années 1990 | Élevé | Faible |
| Fin des années 1990 | Moyen (contrôle par les oligarques) | Croissante |
| Début des années 2000 | Faible | Dominante |
Le passage d’une forme de communication à une autre, plus directe et plus spectaculaire, marque une étape décisive dans la carrière de Baranov et dans la transformation du paysage politique russe.
Du théâtre à la télé-réalité : la mutation de Baranov
La trajectoire de Vadim Baranov est celle d’une adaptation permanente. Conscient des évolutions de la société et des médias, il abandonne progressivement les codes du théâtre politique traditionnel pour embrasser ceux, plus percutants et plus immersifs, de la télé-réalité. Cette mutation est au cœur de son efficacité.
La politique spectacle à son paroxysme
Baranov comprend que le public est lassé des discours politiques convenus. Pour capter son attention, il faut lui offrir du spectacle, du drame, de l’émotion brute. Il applique alors les recettes de la télé-réalité à la politique : des personnages forts, des conflits scénarisés, des rebondissements inattendus. La vie politique n’est plus présentée comme un débat d’idées, mais comme une série télévisée dont le Kremlin contrôle le scénario. Les opposants ne sont plus des adversaires politiques, mais des « méchants » dans une intrigue manichéenne. Cette stratégie permet de dépolitiser le débat et de le réduire à une simple affaire de loyauté envers le héros principal.
Brouiller les lignes entre fiction et réalité
L’ultime étape de la méthode Baranov consiste à effacer complètement la frontière entre ce qui est réel et ce qui est mis en scène. En créant des situations de toutes pièces, en montant des opérations médiatiques complexes, il parvient à un point où il devient impossible pour le citoyen moyen de démêler le vrai du faux. Cette confusion généralisée sert le pouvoir : lorsque plus rien n’est crédible, seule l’autorité du leader fait foi. La réalité n’est plus ce qui est, mais ce que la télévision dit qu’elle est. Baranov devient le maître d’un monde post-vérité qu’il a lui-même contribué à créer.
Cette machine narrative, une fois lancée, développe sa propre logique. Elle devient une force qui dépasse même les intentions de son créateur, un monstre qui ne peut plus être arrêté.
La communication politique : une machine incontrôlable
Le film suggère que la créature de Baranov finit par lui échapper. La machine de propagande qu’il a conçue et perfectionnée devient une entité autonome, dont la logique interne dépasse les individus qui l’animent. C’est la tragédie du manipulateur qui devient lui-même prisonnier de son propre système.
Quand la propagande se dévore elle-même
À force de construire des récits, le pouvoir finit par y croire lui-même. La distinction entre la communication et la réalité s’estompe non seulement pour le public, mais aussi pour les dirigeants. La propagande ne sert plus seulement à convaincre les autres, elle devient une bulle idéologique qui isole le Kremlin du monde réel. Les décisions ne sont plus prises sur la base de faits objectifs, mais en fonction de leur conformité avec le récit officiel. Baranov observe, impuissant, cette dérive. La machine qu’il a mise en route ne peut plus s’arrêter, elle doit constamment produire de nouveaux ennemis, de nouvelles crises, de nouveaux drames pour continuer à exister.
L’ambiguïté du créateur
Le personnage de Baranov est rongé par une profonde ambiguïté. Croit-il vraiment au récit qu’il a forgé ? Ou n’est-il qu’un technicien cynique fasciné par l’exercice du pouvoir ? Le film laisse la question ouverte. Il semble parfois pris au piège de sa propre rhétorique, tout en gardant une lucidité glaçante sur la nature de son travail. Cette dualité en fait un personnage tragique, conscient d’avoir libéré des forces qu’il ne maîtrise plus. Il est le symbole d’une intelligentsia qui, par ambition ou par jeu, a mis son talent au service d’un pouvoir qui finira par la broyer.
Cette machine narrative trouvera son incarnation parfaite dans l’image soigneusement construite du nouveau leader, en opposition totale avec son prédécesseur.
Poutine : image d’un leader face à un Eltsine affaibli
L’apogée de l’art de Baranov est la construction de l’image de Vladimir Poutine. Ce travail de communication s’est basé sur un principe simple : le contraste absolu avec Boris Eltsine. Il s’agissait de présenter le nouvel homme fort comme l’antithèse de l’ancien, afin de répondre aux attentes profondes de la population.
La fabrique d’un mythe
L’image publique de Poutine a été méticuleusement façonnée pour incarner la rupture et le renouveau. Chaque aspect de sa personnalité publique a été pensé pour contraster avec la figure déclinante d’Eltsine.
Comparaison des images présidentielles
| Attribut | Image de Boris Eltsine | Image de Vladimir Poutine |
|---|---|---|
| Santé / Vigueur | Perçue comme faible, malade, vieillissante | Forte, sportive, jeune, énergique |
| Discipline | Associée à l’imprévisibilité, aux excès | Associée à la sobriété, au contrôle, à la discipline du KGB |
| Discours | Souvent perçu comme confus, hésitant | Précis, direct, martial |
| Rapport à l’Occident | Perçu comme soumis ou en demande | Affirmatif, défendant la souveraineté russe |
Ces éléments, martelés par la propagande, ont permis d’installer rapidement Poutine comme l’homme de la situation, celui qui allait mettre fin à l’humiliation et restaurer l’ordre.
L’incarnation de la stabilité retrouvée
Au-delà de l’image personnelle, Poutine a été présenté comme le garant de la stabilité. Après une décennie de chaos, sa promesse de rétablir la « verticale du pouvoir » a trouvé un écho très favorable. Il incarnait la fin du désordre, le retour de l’État et la revanche sur les années 1990. Baranov et les stratèges du Kremlin ont su exploiter ce désir profond de la société russe. Poutine n’était pas seulement un président, il était le symbole d’une nouvelle ère, une figure quasi messianique venue sauver la nation. Cette construction narrative a été la clé de sa popularité fulgurante et de la consolidation de son pouvoir.
Le film d’Olivier Assayas met en lumière le rôle crucial d’un spin doctor dans l’ascension de Vladimir Poutine, soulignant comment la Russie post-soviétique a servi de laboratoire à une nouvelle forme de politique où la communication prime sur le réel. Il explore la trajectoire d’un manipulateur, Vadim Baranov, qui, en appliquant les codes du spectacle à la politique, a contribué à créer une machine de propagande qui a fini par le dépasser. En opposant l’image d’un Poutine fort et discipliné à celle d’un Eltsine affaibli, il a façonné un récit national puissant, celui d’une Russie retrouvant sa grandeur, un récit dont les effets se font encore sentir aujourd’hui.


