Le dernier volet de la trilogie consacrée aux plus célèbres mercenaires de l’espace a suscité des réactions contrastées. Apprécié pour son audace émotionnelle et sa conclusion touchante pour certains personnages, le film n’échappe cependant pas à une analyse plus critique. Derrière le spectacle visuel et les adieux poignants se dessinent en filigrane plusieurs faiblesses structurelles qui témoignent des difficultés actuelles de la formule Marvel. Le long-métrage, tout en offrant des moments de bravoure indéniables, souffre de défauts symptomatiques qui l’empêchent d’atteindre le statut d’œuvre majeure et unanime, illustrant une division croissante dans la perception des productions du studio.
Contexte complexe pour les personnages
La gestion d’un héritage narratif
Conclure une trilogie est un exercice périlleux, surtout lorsque les personnages ont déjà traversé de multiples aventures, y compris en dehors de leurs propres films. Les Gardiens de la Galaxie Vol. 3 hérite d’une situation particulièrement complexe : la relation entre Peter Quill et Gamora, pierre angulaire des deux premiers opus, est dynamitée par les événements d’Infinity War et Endgame. Le film doit donc non seulement boucler les arcs de son équipe principale, mais aussi gérer le retour d’une Gamora qui n’a aucun souvenir de leur histoire commune. Cette contrainte scénaristique, bien que riche en potentiel dramatique, alourdit considérablement le récit en imposant un fil rouge sentimental qui peine à se résoudre de manière satisfaisante.
L’introduction de nouveaux visages
En plus de devoir gérer son casting existant, le scénario choisit d’introduire de nouvelles figures majeures. Le cas d’Adam Warlock est emblématique : teasé à la fin du volume 2, son arrivée est à la fois attendue et problématique. Son traitement dans le film le réduit à un antagoniste secondaire, puissant mais immature, dont l’évolution est trop rapide pour être crédible. Il apparaît davantage comme un outil scénaristique qu’un personnage à part entière. Cette surcharge se ressent dans le traitement global, où plusieurs personnages se disputent un temps d’écran limité. La liste des arcs à gérer devient alors vertigineuse :
- La quête pour sauver Rocket
- Le deuil de Star-Lord
- L’adaptation de la “nouvelle” Gamora
- L’arc de rédemption d’Adam Warlock
- L’histoire et les motivations du Maître de l’Évolution
Le cas du Maître de l’Évolution
Le grand méchant du film, le Maître de l’Évolution, est sans doute l’un des antagonistes les plus réussis et les plus dérangeants de l’univers cinématographique Marvel. Sa cruauté, son obsession pour la perfection et son lien direct avec le passé de Rocket lui confèrent une profondeur indéniable. Cependant, son intégration à l’univers des Gardiens semble presque forcée. Son histoire, bien que fascinante, crée une sorte de film dans le film, centré exclusivement sur Rocket, et le connecte assez maladroitement aux autres enjeux de l’équipe. Il est un excellent méchant, mais peut-être pas le méchant idéal pour conclure l’histoire de cette équipe spécifique.
Cette profusion de personnages et d’arcs narratifs n’est pas sans conséquence sur la structure même du film, qui peine à trouver une cadence homogène.
Impact sur le rythme narratif
Les flashbacks, une arme à double tranchant
Pour donner corps à la tragédie vécue par Rocket, le film use abondamment de flashbacks. Ces séquences, souvent déchirantes, sont essentielles pour comprendre la psyché du personnage et justifier l’urgence de la mission. Néanmoins, leur insertion systématique hache le récit principal. Chaque fois que l’action atteint un pic d’intensité, le film choisit de revenir en arrière, brisant l’élan et créant une narration en dents de scie. Si l’impact émotionnel est réussi, le coût sur le rythme général de l’aventure est élevé, donnant l’impression d’assister à deux histoires distinctes qui peinent à fusionner harmonieusement.
La parenthèse de Contre-Terre
L’un des segments les plus discutables du film est sans doute le passage sur Contre-Terre. Cette planète, peuplée d’animaux humanoïdes créés par le Maître de l’Évolution, représente une étape dans la quête des Gardiens. Pourtant, cette intrigue secondaire paraît lourde et presque accessoire. Elle introduit une menace qui semble dérisoire après les enjeux cosmiques liés à Thanos et ralentit considérablement la progression vers le véritable objectif. Ce détour narratif, bien que visuellement inventif, contribue à un sentiment de remplissage et disperse l’attention du spectateur.
Une structure narrative déséquilibrée
Le résultat de ces choix est un film au rythme profondément inégal. Il oscille constamment entre des scènes d’action frénétiques, des pauses mélancoliques via les flashbacks, et des détours scénaristiques qui étirent la durée. La comparaison avec le premier opus, modèle d’efficacité narrative, est frappante. Le film souffre de vouloir trop en dire et trop en montrer, au détriment d’une progression fluide et cohérente. Le déséquilibre entre l’urgence de la mission (sauver Rocket en moins de 48 heures) et les nombreuses digressions narratives crée une dissonance palpable.
Ce déséquilibre rythmique est le symptôme direct d’une volonté d’intégrer un nombre excessif de nouvelles idées, donnant une impression de saturation.
Impression de saturation des nouvelles intrigues
Surcharger pour mieux conclure ?
Un film de conclusion devrait, par définition, se concentrer sur la résolution des arcs établis. Or, Les Gardiens de la Galaxie Vol. 3 semble paradoxalement plus occupé à introduire de nouveaux concepts qu’à boucler les anciens. La création de Contre-Terre, l’introduction de la race des Souverains et d’Adam Warlock, ou encore l’exploration détaillée du laboratoire du Maître de l’Évolution sont autant d’éléments qui auraient pu faire l’objet de projets distincts. En les condensant dans ce final, le film se surcharge et perd en clarté. On ressent une volonté de construire le futur du MCU au lieu de se focaliser sur la fin d’un chapitre.
Des fils narratifs qui s’entremêlent mal
La multiplicité des intrigues ne crée pas une tapisserie riche et complexe, mais plutôt un enchevêtrement de fils qui se disputent la vedette. L’enjeu principal, la survie de Rocket, est constamment mis en concurrence avec le drame sentimental de Quill, la quête de sens de Drax, ou encore la mission vengeresse d’Ayesha. Ces intrigues ne convergent pas de manière organique vers un point culminant commun ; elles coexistent, parfois de manière maladroite, jusqu’à ce que le scénario les résolve une par une dans un troisième acte précipité.
Comparaison avec la focalisation des films précédents
La force des deux premiers films résidait dans leur capacité à articuler toutes les intrigues secondaires autour d’un thème central clair. Le tableau ci-dessous illustre cette différence de focalisation.
| Film | Intrigue principale | Thèmes secondaires intégrés |
|---|---|---|
| Gardiens de la Galaxie Vol. 1 | Protéger la Pierre de l’Infinité | Formation d’une famille de marginaux |
| Gardiens de la Galaxie Vol. 2 | Rencontre avec le père de Quill | Exploration de la notion de paternité et de fratrie |
| Gardiens de la Galaxie Vol. 3 | Sauver Rocket | Deuil, cruauté, perfection, introduction de Warlock… |
Le troisième volet, en voulant aborder trop de sujets, perd cette cohésion qui faisait le charme de ses prédécesseurs.
Cette saturation narrative et thématique affaiblit considérablement la portée émotionnelle des moments qui auraient dû être les plus forts, notamment la conclusion de la trilogie.
Nécessité d’une conclusion dramatique
L’attente d’un sacrifice ultime
Après trois films et de multiples apparitions, la conclusion de l’histoire de cette formation des Gardiens appelait un événement fort, un point de non-retour. Dans la grammaire des blockbusters et des grandes sagas, la mort d’un personnage principal est souvent l’outil le plus puissant pour signifier la fin d’une ère et donner du poids au parcours accompli. Le film prépare d’ailleurs le terrain pour la mort de Rocket pendant plus de deux heures, faisant de sa survie un enjeu vital et apparemment insurmontable. Tout le récit est construit autour de ce sacrifice imminent.
Le double faux-pas narratif
Pourtant, le scénario refuse de franchir le pas. Non seulement Rocket survit de manière presque miraculeuse, mais le film enchaîne immédiatement avec une autre fausse mort : celle de Star-Lord, flottant dans le vide spatial avant d’être sauvé in extremis par Adam Warlock. Cet effet de répétition en l’espace de quelques minutes est dévastateur pour la crédibilité dramatique. Il donne l’impression que le film veut le beurre et l’argent du beurre : l’émotion du sacrifice sans en assumer la conséquence. Ce refus de la permanence des enjeux désamorce la tension accumulée.
L’impact manqué d’une fin édulcorée
En choisissant de sauver tout le monde, le film opte pour une fin heureuse qui semble artificielle et peu méritée au vu de la noirceur du récit. La mort de Rocket, ou même celle de Quill, aurait offert une conclusion bien plus poignante et logique. Elle aurait donné un sens définitif à leur évolution : Rocket trouvant enfin la paix après une vie de souffrance, ou Quill se sacrifiant pour la famille qu’il s’est choisie, complétant ainsi son passage de vaurien égoïste à véritable héros. La fin proposée, une simple dissolution de l’équipe où chacun part de son côté, manque cruellement de souffle épique.
Ce choix d’une fin sans sacrifice a des répercussions directes sur l’aboutissement des trajectoires individuelles des personnages, qui semblent alors inachevées.
L’évolution des personnages bloquée par les choix scénaristiques
Le cas de Drax et Groot
Si Rocket est le grand gagnant du film en termes de développement, d’autres personnages historiques font du surplace. Drax, autrefois défini par sa quête de vengeance et sa douleur, est depuis longtemps cantonné à un rôle de brute comique. Le film tente de lui offrir une porte de sortie en le faisant devenir père pour les enfants sauvés, mais cette résolution semble soudaine et peu préparée. Groot, quant à lui, reste un acolyte dont l’évolution est principalement visuelle. Son fameux “Nous sommes Groot” à la fin sonne plus comme un clin d’œil que comme une véritable progression de son personnage.
Star-Lord, un deuil sans résolution
L’arc de Peter Quill dans ce film est centré sur son incapacité à faire le deuil de “sa” Gamora. Il passe la majorité du récit à tenter de convaincre une étrangère de l’aimer, une quête vouée à l’échec. Sa décision finale de retourner sur Terre pour retrouver son grand-père est une conclusion logique, mais elle semble déconnectée de l’aventure principale. Son évolution ne découle pas de sa lutte contre le Maître de l’Évolution, mais d’une discussion finale avec Gamora. L’intrigue principale ne sert finalement pas de catalyseur à sa propre transformation.
Gamora, une régression forcée
Le personnage de Gamora est peut-être le plus mal servi. En ramenant une version du passé, le scénario efface des années de développement. Cette nouvelle Gamora est plus agressive, moins nuancée, et son rôle se limite à repousser les avances de Quill et à servir de joker lors des combats. Le film ne parvient jamais à la rendre aussi attachante que son alter ego disparu, et sa décision de rejoindre les Ravageurs à la fin la laisse dans une sorte de limbes narratives, sans véritable attache.
Ce développement inégal est la conséquence logique d’une allocation très spécifique du temps d’écran, qui a choisi de tout miser sur un seul protagoniste.
Répartition déséquilibrée de l’attention entre les protagonistes
Rocket, le véritable protagoniste
Il est indéniable que Les Gardiens de la Galaxie Vol. 3 est avant tout le film de Rocket. Son histoire est le cœur émotionnel et narratif du projet. Ce choix audacieux lui offre enfin la lumière qu’il méritait et explore avec brio son passé tragique. Le film réussit parfaitement à faire de ce personnage cynique et blessé le héros de sa propre histoire. Cependant, cette focalisation intense a un coût : elle transforme les autres Gardiens en personnages de soutien.
Les Gardiens comme personnages secondaires
Dans cette configuration, Star-Lord, Drax, Mantis, Nebula et Groot ne sont plus les moteurs de l’action. Ils sont des satellites qui gravitent autour de la tragédie de Rocket. Leurs actions sont presque exclusivement dictées par la nécessité de le sauver. Leurs propres désirs, peurs et objectifs sont relégués au second plan. L’équipe, autrefois un ensemble hétéroclite où chaque membre avait son importance, devient ici un groupe fonctionnel au service d’une seule quête, perdant une partie de l’alchimie qui faisait sa force.
Les nouveaux venus sacrifiés
Ce déséquilibre affecte encore plus durement les personnages nouvellement introduits ou ceux dont le rôle a été étendu. Ils sont sacrifiés sur l’autel de l’efficacité narrative centrée sur Rocket.
- Adam Warlock : Son arc de la création à la rédemption est survolé en quelques scènes, le privant de toute profondeur.
- Kraglin : Son incapacité à maîtriser la flèche de Yondu est un gag récurrent qui ne trouve sa résolution que de manière expéditive lors de la bataille finale.
- Cosmo : Le chien télépathe, malgré son potentiel, est principalement utilisé pour des ressorts comiques et n’a qu’un impact limité sur l’intrigue.
Cette répartition inégale de l’attention empêche le film de fonctionner comme un véritable film d’équipe, ce qui était pourtant l’essence même des Gardiens de la Galaxie.
En définitive, le film se présente comme une œuvre paradoxale. Il offre l’une des histoires d’origine les plus sombres et les plus émouvantes de l’univers Marvel avec le passé de Rocket, mais le fait au détriment de l’équilibre de son récit, du développement de ses autres personnages et de l’impact de sa conclusion. La surcharge narrative, les problèmes de rythme et le refus d’un sacrifice marquant empêchent le long-métrage de transcender sa propre formule. Il demeure un film touchant et spectaculaire, mais aussi un exemple des difficultés que rencontre le studio pour conclure ses sagas de manière véritablement satisfaisante.

